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Les 1000 vies du Boxeur Poids Lourds Raphaël Tronché

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"Les mille vies de Raphaël Tronché, l'autre roi des poids lourds français"

 

 

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Raphaël Tronché, 1,87 m pour 108 kg, propose une boxe compacte, faite de vitesse et de déplacements.

Avant d'être triple champion de France des poids lourds, Raphaël Tronché a été videur, danseur, a survécu à une enfance compliquée et même à une tentative d'assassinat. Le monde de la boxe rêve aujourd'hui de le voir affronter le champion olympique Tony Yoka. Ça ne lui fait pas peur.

 

Sept claquements secs dans la nuit. Ceux d'une culasse d'arme automatique. Suivis, avec un infime décalage, de sept détonations sourdes. La dernière va frôler son coeur, lui briser l'omoplate gauche. Il a failli perdre la vie ainsi, Raphaël Tronché. Une cartouche de calibre 7,65 mm tirée dans le dos. Il était presque deux heures du matin. Il avait 20 ans. C'était le 4 janvier 2010, sur le parking sordide du casino de Dunkerque. Empêtré, malgré lui, dans des histoires de quartier. « Un quiproquo impliquant mon grand frère, qui a fait quatorze années de prison. J'ai pris une balle pour lui. »

Le triple champion de France des poids lourds a accepté de revenir sur les lieux. Il nous raconte la scène avec placidité. « Une sombre histoire de bagnoles. Le mec qui m'a tiré dessus avait un conflit avec un escroc. Ce dernier a proposé à mon grand frère 50 000 euros pour "ramener le gars dans une villa et le terminer" (sic). Mon frère était en cavale. Il a beau être un voyou, ce n'est pas un assassin. Bref. Après avoir menacé mon frère, le mec s'en est pris à moi. Quand on s'est croisés, il a sorti deux couteaux yéménites, grands comme des sabres. J'ai dû l'enchaîner. Gauche droite. Bing. »

 

Arrivée sur les lieux, la police interpelle l'agresseur aux couteaux. Tronché veut déposer plainte. Il est éconduit. L'individu, Yassir Mohamed Begache, est indicateur de police. Il sera vite relâché. Et reviendra, quelques heures plus tard, pour vider un chargeur dans le dos de Tronché. Le cas ira aux assises. Au terme de trois années d'instruction, Begache sera condamné à huit ans de détention.

Tronché survivra à cette fusillade survenue quelques semaines après son deuxième combat pro. Elle laisse un trou d'un an et demi sur son palmarès. Le temps de se reconstruire, il ne remontera sur un ring qu'en juin 2011. Âgé de 29 ans, il n'a que peu combattu. Souvent au pied levé. Jamais dans les conditions de briller. C'est avec un bras - une fissure au scaphoïde gauche - qu'il décroche son premier titre de champion de France face à Cyril Léonet, le 11 novembre 2017. Il le défendra victorieusement à deux reprises, en septembre 2018 puis en mars dernier.

 

Champion de France, voilà un titre que convoite Tony Yoka. C'est un passage essentiel, pour légitimer la carrière du champion olympique avant de viser l'international. Au terme d'un visionnage succinct des combats de Tronché sur le net, peut-être Yoka a-t-il pensé que ce combat serait aisé. Il s'est senti autorisé à le provoquer publiquement.

Tronché est sorti de sa réserve pour lui répondre. Avec un certain sens de la punchline. « Il est marrant, Yoka : il veut un show à l'américaine mais payer ses adversaires à la roumaine. » Les deux hommes ont aussi échangé de manière musclée, par messages privés sur Instagram. En coulisses, début mai, des négociations ont été entamées pour que le combat ait lieu ce samedi 13 juillet (Yoka affrontera finalement le Russe Alexander Dimitrenko). Tronché, qui observait le ramadan, préférait une autre date. En septembre ou en décembre prochain ? Le public réclame ce choc. Les réseaux sociaux salivent et s'enflamment.

 

« Si ça se fait, ce sera du 50-50, estime l'ancien champion du monde des super-coq Thierry Jacob. Faut pas sous-estimer Raphaël et, en pro, Yoka n'a rien prouvé. On a des bons en France, meilleurs que des faire-valoir étrangers. » Un sentiment partagé par le vétéran Johann Duhaupas, qui a affronté l'Américain Deontay Wilder en 2015 : « C'est pas gagné pour Yoka. Raphaël est un pur athlète. Très explosif. Un petit gabarit comme ne les aime pas Tony. Ses déplacements sont hallucinants pour un lourd. » Tronché se dit prêt à relever le défi. Même s'il a abandonné son titre national, désormais vacant. « Ça me bloquait pour une chance européenne, mais pour Tony, mon offre tient toujours, avec ou sans ceinture. »

 

 

Quand Tronché a annoncé qu'il pouvait organiser lui-même le choc face à Yoka, payer sa bourse de 250 000 euros et disposer du stade Pierre-Mauroy à Lille, le milieu lui a ri au nez. Un jobard. Comment allait-il trouver une telle somme ? Discret, Tronché n'avait pas mis en avant celui qu'il nomme son « vieux père » : Jean-Paul Ghesquiers, 65 ans. Un protecteur et mécène qui officie comme « shipchandler », avitailleur maritime sur tout le littoral français de Calais à Bordeaux. La surface financière de Ghesquiers est colossale. Semblable à l'affection qu'il voue au boxeur. « J'ai quatre garçons, Raphaël est mon cinquième fils. Je l'ai découvert par un copain médecin lors d'un combat. J'ai perçu une détermination rare, freinée par un manque de moyens. J'aimerais qu'il aille au bout des choses. C'est un boxeur neuf mais une vieille âme. Tout ça peut l'aider. 

Les deux hommes vivent une amitié qui dépasse leur différence d'âge et de milieu. Jean-Paul se dit « ému » par Raphaël, « cette jeunesse brisée, trop tôt confrontée au monde des adultes. Pour qu'il combatte Yoka, je peux lever 300 000 euros sans problème ». Il lève les yeux et désigne l'un des nombreux tableaux d'art moderne qui ornent les murs de sa propriété. « Tiens, par exemple, cette toile du peintre américain Peter Saul. » Tronché l'interrompt : « Jean-Paul m'inspire sans faire les choses à ma place. Il m'apprend à pêcher, à moi de trouver les solutions. J'ai grandi dans un milieu de merde. Aujourd'hui, je cherche des âmes, pas de l'argent. »

Tronché assure qu'il ne compte pas attendre indéfiniment Yoka et le jeu des négociations du boxing business. Trop d'autres choses à vivre. D'autant que la violence semble se détacher peu à peu de lui. Enfin. Car il était écrit que ce début d'année 2010 n'épargnerait pas Raphaël. Le 7 février, un mois après cette tentative d'assassinat, son père est emporté par un cancer. Depuis des années, le fils voyait avec tristesse son géniteur sombrer. En silence, il a renfermé en lui une colère sourde. Soucieux de ne pas accabler sa mère qui avait déjà fort à faire. Raphaël est né dans le Nord, à Grande-Synthe. Il est le petit dernier d'une famille de dix enfants. Outre la douleur de voir son père s'effacer et s'éteindre, il connaîtra la stupeur. Celle de sursauter quand, souvent, les gendarmes viennent cogner à la porte avec un mandat d'arrêt pour ses grands frères en perdition. De quoi nourrir sa rage.

 

 

Comment un destin peut-il virer ainsi ? Son père, prénommé Raphaël comme lui, était fils de cultivateurs. Né dans le village de Massioux, du côté de l'Anse-Bertrand, en Guadeloupe. Un esprit créatif qui pensait avoir trouvé sa voie comme ébéniste. Il adorait confectionner des meubles avec des bois tropicaux. Son arrivée en métropole, en 1975, va tout bouleverser. À ce colosse, on ne propose que de tirer de lourds chariots aux fonderies Usinor. Talent gâché. Un accident de travail aggrave ensuite sa souffrance : papa Tronché est défiguré.

Vincine, son épouse et maman de Raphaël, raconte : « Plutôt que de l'aider, l'employeur a incité mon mari à signer une rupture conventionnelle. Ils ne lui ont donné qu'une toute petite somme d'argent. Nous avions des enfants en bas âge. » Vincine gère la maison, les dix enfants. Et se trouve un emploi de « technicienne de surface ». Dès l'aube, elle enchaîne les chantiers. « Mariée, c'est comme si j'étais seule, confie cette femme de 67 ans. Je disais "tout va bien". Rien n'allait. On n'était pas riches mais on ne doit rien à personne. Je peux marcher la tête haute. »

 

Pas le temps pour l'enfance ou l'insouciance. « À 15 ans, c'est Raphaël qui remplissait le frigo tandis que je payais le loyer », poursuit Vincine. L'adolescent, malin, négocie des ventes de voitures. « Rien d'illicite, explique-t-il. Je ne voulais pas ramener la police à la maison comme mes frères. » Il a promis : « Maman, un jour, tu verras notre nom ailleurs que dans les faits divers ». Ainsi Raphaël va grandir dans le quartier de la Vanoise. Se bâtir, par couches de violences successives scellées au mortier de sa colère. « Des gars m'ont déjà sauté dessus à cinq. Frappé à la barre à mine. Je me suis défendu. Je n'ai jamais agressé personne. »

 

 

À 17 ans, il s'engage dans l'Infanterie de Marine au sein du prestigieux Régiment de Marche du Tchad. Il veut devenir « radio tireur », s'envoler pour des missions en outre-mer. Las, un jeune officier juste émoulu de Saint-Cyr ne voit dans ce costaud qu'un « servant de mortier ». Raphaël lui tient tête. Il a son caractère. Et les brimades ne pourront l'infléchir. « Mon rêve a tourné court, j'ai rompu mon engagement. » Triste retour à la vie civile. Vers qui se tourner ? José Leroy, entraîneur de boxe à Grande-Synthe qui l'avait initié au noble art entre 14 et 17 ans ? « José m'a beaucoup appris. Pour lui, la boxe, c'était : "Donner. Ne pas prendre". Il n'a jamais accepté que je m'engage dans l'armée. À mon retour, j'ai insisté, des mois durant, pour qu'il me reprenne. Il m'a rejeté. »

Tronché tente un passage en équipe de France amateurs juniors. « Un énorme potentiel, se souvient Jean Savarino alors directeur des équipes de France. Force, vitesse, puissance, volonté. Il ne lui manquait que les fondamentaux du haut niveau. » Tronché poussera la porte de la salle des frères Jacob, à Calais. « C'était la Russie. Ils m'ont appris la rigueur. » Premier combat pro le 7 février 2009, à Arras. Le Slovaque Robert Borok est mis K.-O. au premier round.

 

 

La boxe ne nourrit pas. À contrecoeur, Raphaël devient videur, au Circus, une boîte de Dunkerque, ou à l'Inox, à Gravelines. « Un monde de chiens. Je me sentais comme Cerbère aux enfers, je ne croisais que des dépravés. Les gens normaux, ils dorment la nuit. » Il étouffe. Trouve sa dose de poésie dans le breakdance, où il excelle. En 2015, il monte à Paris pour accompagner des jeunes de son quartier à l'émission de téléréalité Talent Street. Avec les « District Double Dutch », il propose une chorégraphie mêlée de sauts à la corde.

Joey Starr est juré de l'émission. Il va se montrer « discourtois », pour employer un terme qu'affectionne Tronché. Vexé, le boxeur s'avance vers le rappeur. Les mots montent. L'émission est interrompue. La sécurité devra exfiltrer Joey Starr du plateau pour le protéger. « J'ai une énorme colère en moi, avoue Raphaël. Je suis un hyper sensible. Mes réactions peuvent être disproportionnées. J'ai honte. Ma colère m'a fait perdre des gens que j'aime... J'ai toujours été l'épaule sur laquelle on se pose. Mais je n'ai jamais osé me reposer sur quiconque. La boxe m'a aidé, pas canalisé. »

 

 

Il lui arrive de trouver la paix. Totale. Absolue. Dans la musique. Ce don, c'est Bruno Lefebvre qui l'a découvert. « J'intervenais dans les quartiers difficiles de Grande-Synthe, explique ce professeur de percussions. J'animais un atelier de tambours et de fifres. Un petit bonhomme de 6 ans m'a attrapé le bras : "Monsieur, je veux faire de la grosse caisse !" C'était Raphaël. Il tenait le tambour avec une telle virtuosité... Tout le monde était par terre. Il a une oreille absolue. Il est hyper doué, peut jouer de tout. La musique a été son échappatoire, elle lui a sauvé la vie. Il y reviendra. »

Talent multiple, Tronché a aussi suivi une formation de préparateur physique à Liévin puis au CREPS de Wattignies. Suivi les cours d'Alexandre Marles, ancien préparateur physique de l'Olympique Lyonnais, et effectué un stage d'une saison au sein du RC Lens. Aujourd'hui, il est consultant pour Décathlon dans la fabrication de gants de boxe. Il envisage de devenir kiné. Le tout en poursuivant sa carrière de boxeur, invaincu en douze combats pro.

 

 

Au quotidien, il enchaîne les séances de sparring, de footing ou d'interval-training. Il s'est surtout attaqué au plus dur des combats : se réconcilier avec son passé. Il emprunte le chemin de l'introspection et a recours à l'hypnothérapie. Après un gros coup de blues, Jean-Paul l'a orienté vers Christelle Blanquart, une ancienne anesthésiste hospitalière. « J'ai vu débarquer ce colosse que je ne connaissais pas, raconte-t-elle, assez surprise de sa démarche. C'est tellement plus douloureux que de combattre sur un ring. Nous sommes allés très loin dans nos séances. Parfois très éprouvantes. Dans l'hypnose ériksonnienne, le thérapeute s'efface pour laisser le patient trouver les solutions. Raphaël a un haut potentiel et une intelligence émotionnelle rare. Il est parvenu à se rééquilibrer. Il est en chemin. »

 

Un chemin sur lequel Tony Yoka a cru bon de se dresser. Tout comme Zakaria Azzouzi, le 22 mars dernier, face auquel Tronché défendait son titre national, à Besançon. « À la pesée, lors du face-à-face, Azzouzi a collé la visière de sa casquette contre mon front. Ça me faisait mal. J'ai reculé. Puis il a mis sa tête contre la mienne. Je suis remonté dans ma chambre, tétanisé, et me suis demandé comment j'avais fait pour ne pas me mettre en colère. Il y a peu, je l'aurais défoncé. » Azzouzi sera mis K.-O. après 77 secondes dans le premier round. « Il m'avait mal parlé, dit des trucs sales. Après coup, j'ai quand même été le voir dans son vestiaire. Ma vie n'est pas faite pour le conflit. Voilà mon problème : une âme pacifique dans un corps de taureau. Trop longtemps je me suis oublié. Maintenant je veux réaliser mes rêves. »

Ceux-ci sont remplis de mélodies et d'harmonies, celles de ses compositions, qu'il livre sous le pseudo Aethiopem sur le net. « Ça signifie nègre en latin, précise Tronché. Sur le ring, je viens juste faire un taf. Sur scène, je suis dans le partage. » Raphaël chante. Se délivre de ses maux au micro, au piano, au saxo ou à la guitare. Il dit : « Je prépare mon coming out musical ». Le 14 avril dernier, il a donné un récital de piano au casino de Dunkerque, là même où il a failli perdre la vie. Et vérifié que ses mains ont encore plus de force lorsqu'il ne les resserre pas en un poing.

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